Guinée : la Transition trahit-elle ses propres valeurs ? [Mohamed Mara]

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La République de Guinée, suite au coup d’État du 5 septembre 2021 et aux concertations nationales qui se sont déroulées du 14 au 23 du même mois, s’est dotée d’une Constitution provisoire nommée Charte de la Transition. Cette Charte, jouissant d’une vaste légitimité, reflétait les aspirations profondes du peuple guinéen à orienter le pays vers un avenir plus démocratique et équitable. C’est du moins ce qu’on croyait naïvement. Les nouvelles autorités prétendaient avoir établi, au cœur de cette charte, un ensemble de valeurs et principes nobles, censés guider une transition pacifique et inclusive. Cependant, la réalité du pouvoir en place, éloignée des idéaux proclamés, s’est révélée être une parfaite antithèse de ces aspirations. Depuis son entrée en vigueur, le 26 septembre 2021, cette supposée boussole est devenue un simple bouclier de papier.

Dès la première page de cette charte, on peut lire une énumération de ces valeurs espérées cardinales de notre transition :

«  Article 1er: La présente Charte consacre les valeurs et principes ci-dessous qui doivent guider la transition, ses organes et l’ensemble des personnalités appelées à la conduire :

• Le pardon et la réconciliation ;

• Le patriotisme et la loyauté ;

• L’inclusion et la fraternité ;

• La justice et la responsabilité ;

• L’impartialité et la neutralité ;

• La tolérance et le dialogue ;

• La probité et la dignité ;

• La discipline et le civisme ;

• Le mérite et l’équité. »

Examinons tout ceci de près.

Le pardon et la réconciliation se trouvent foulés au pied par une junte qui, par ses actes, creuse profondément le gouffre de la division et de la rancœur au sein de la population. Loin d’œuvrer pour l’harmonie, elle alimente un cycle de rancœur et de méfiance, érodant le tissu social guinéen. Le tour de vis actuellement imposé aux médias, aux partis politiques et aux libertés publiques, d’une manière générale, nourrit un climat de vengeance de plus en plus inéluctable.

Le patriotisme et la loyauté, idéaux supposés guider le leadership, sont détournés en instruments de répression. Sous couvert de défense de la patrie, c’est une chasse aux voix discordantes qui est menée, étouffant la loyauté non pas envers un régime, mais envers la République elle-même et ses citoyens. Aujourd’hui, le patriotisme consiste à chanter les éloges du Prince, à arborer l’effigie de la déesse Baga, N’Dimba, et surtout à défendre les « acquis » d’une transition qui s’engraisse de délation et de servilité.

L’inclusion et la fraternité semblent être des mots vides de sens pour ceux qui, par leurs décisions, excluent une large part de la population de la prise de décision et de la répartition des ressources, semant ainsi les graines de la discorde plutôt que de l’unité. Le souci des équilibres régionaux et ethniques des débuts n’est plus qu’un lointain souvenir.

La justice et la responsabilité sont reléguées au rang de vœux pieux quand l’impunité règne et que les actes répréhensibles des dirigeants restent sans conséquence. L’absence de responsabilité dans la gestion des affaires publiques et la corruption apparente dénaturent le principe même de justice. Pis, le Temple de Thémis est devenu l’antre de l’injustice, du désordre, de l’arbitraire. L’affreuse mélodie de la corruption morale s’entend à mille lieux.

L’impartialité et la neutralité, indispensables à la conduite équitable des affaires de l’État, sont compromises. Les décisions sont prises avec partialité, favorisant un petit cercle au détriment de la grande majorité, et la neutralité est abandonnée au profit d’intérêts partisans. Pour les mêmes fautes supposées, certains sont limogés et jetés aux gémonies tandis que d’autres bénéficient de privilèges obscènes.

La tolérance et le dialogue, essentiels à toute démocratie naissante, sont remplacés par la censure et l’autoritarisme. La voix du peuple, étouffée, ne trouve pas d’espace pour s’exprimer, et les portes du dialogue semblent fermées à double tour pour ceux qui sont soumis à la persécution et à l’expropriation, quand ils ne sont tout simplement pas contraints à l’exil.

La probité et la dignité, fondations d’une gouvernance intègre, sont éclipsées par la malversation et le mépris des principes éthiques. La dignité du peuple guinéen est bafouée par ceux qui privilégient leur enrichissement personnel à la prospérité commune. De nouveaux rois du ciment et du béton multiplient les acquisitions, faisant exploser au passage les prix de l’immobilier et du foncier dans tout le pays.

La discipline et le civisme, qui devraient inspirer les actions des gouvernants et des gouvernés, se voient remplacés par le chaos et l’indiscipline institutionnalisée, sapant ainsi les fondements de l’ordre public et du respect des lois. Les véhicules administratifs et de l’armée ignorent le code de la route, et nombre de policiers chargés de faire respecter les règles de conduite ne disposent pas de permis de conduire.

Le mérite et l’équité, derniers piliers de cette charte, sont ignorés dans un système où le népotisme et le favoritisme éclipsent toute considération de compétence et d’égalité des chances. Le marché des faux diplômes bat son plein depuis deux ans. Des experts en fraudes écument l’appareil administratif, et la foire aux décrets ne désemplit pas.

La transition, qui se voulait multiforme, allant du politique au social, en embrassant l’économie et bien d’autres secteurs de la vie nationale, loin de s’aligner sur les valeurs et principes érigés par sa propre charte, se mue en une tragédie d’abus de pouvoir et de trahison des idéaux. Une simple déclaration d’intentions peut-elle être encore perçue comme le socle d’une réelle transformation vers une Guinée où règnent la justice, la paix et l’égalité pour tous ?

Mohamed MARA

Journaliste

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